Le Grand tétras
Le Grand tétras est une espèce boréo-alpine présente en France comme relique glaciaire. Elle est présente dans les Vosges, le Jura et les Pyrénées. L’espèce est considérée comme éteinte dans les Alpes françaises depuis 2000. Sa disparition dans le Massif central remonte au XVIIIème siècle mais des réintroductions ont été faites entre 1978 et 2005 dans les Cévennes. Cependant cette population cévenole est considérée comme aux bords de l’extinction en 2025.
Deux sous-espèces, génétiquement et écologiquement bien différenciées, existent en France :
- Tetrao urogallus major dans les Vosges et le Jura
- Tetrao urogallus aquitanicus dans les Pyrénées
Le Grand tétras est le plus imposant des tétraonidés. Son dimorphisme sexuel très marqué :
| Tetrao urogallus major | Tetrao urogallus aquitanicus | |||
|---|---|---|---|---|
| Mâles | Femelles | Mâles | Femelles | |
| Taille (cm) | 90-100 | 62-71 | 81-94 | 58-62 |
| Envergure (cm) | 115-130 | 96-130 | 110-125 | 92-128 |
| Poids (g) | 3500-4500 | 1500-2200 | 2600-4200 | 1200-2000 |
| Plumage | Teintes noires et brun sombre | Brun roux | Teintes noires et brun sombre | Brun roux |
Régime alimentaire
De novembre à avril, le grand tétras s’alimente d’aiguilles de conifère. En avril et mai, la période de reproduction augmente ses besoins énergétiques. Il recherche alors des aliments plus riches tels que des bourgeons (myrtille, hêtre, sorbier), des chatons (saules, bouleaux) et des pousses de plantes herbacées. Entre juin et septembre, l’oiseau consomme jusqu’à 150 plantes herbacées différentes (sorbiers, baies de myrtilles, framboises). Ces apports lui donnent l’énergie indispensable pour le remplacement de son plumage. Les poussins sont insectivores. Ils se nourrissent tout au long de la journée contrairement aux adultes qui sont actifs en début et fin de journée. Après 4 semaines de ce régime, ils se nourrissent progressivement comme les adultes.
Reproduction et durée de vie
Les parades nuptiales collectives ont lieu chaque année en avril-mai sur des espaces dégagés appelés « place de chant » ou « aire de parade ». Les mâles paradent et chantent pour attirer les femelles. Ils se branchent la veille sur un arbre puis descendent le matin au sol et commencent à chanter généralement 1 heure avant le lever du soleil et peuvent poursuivre durant 8 heures. Ils entrent en compétition et développent des exhibitions allant jusqu’à des combats. Un mâle peur s’accoupler avec plusieurs femelles.
Les mâles sont matures sexuellement entre 2 et 4 ans. Les femelles se reproduisent dès l’âge d’un an.
Les poules pondent 6-7 œufs directement sur le sol. A la fin de l’été, 30 % des poules ont une nichée qui compte en moyenne entre 2 et 3 jeunes.
Les mâles ont une espérance de vie de 15 à 20 ans. L’espérance de vie pour les femelles est inférieure.
Poussin de Grand tétras
Le Grand Tétras vit dans les forêts claires des étages montagnards et subalpins comprises entre :
- 700 m et 1 200 m d’altitude dans les Vosges,
- 800 m et 1 600 m d’altitude dans le Jura,
- Jusqu’à 2 400 m d’altitude dans les Pyrénées.
Les forêts occupées sont caractérisées par un recouvrement modéré de la futaie et des strates arbustives qui permet à de grandes plages herbacées ou d’éricacées de se développer. Ce sont typiquement de vieilles pessières, hêtraies-sapinières ou pineraies sylvestres ou à crochets poussant sur des sols pauvres. La sous-espèce pyrénéenne est plus éclectique puisqu’elle occupe aussi des hêtraies ou chênaies claires, et même des milieux très peu forestiers (landes et prairies montagnardes et subalpines), particulièrement lors de la ponte et de l’élevage des jeunes.
Dans les Pyrénées, durant l’hiver, l’espèce change de régime alimentaire et consomme des aiguilles de résineux. Lors de cette période, les oiseaux limitent les déplacements et recherche les forêts ou bosquets de résineux qui leur offre à la fois nourriture et abris.
Habitat d’hivernage du Grand tétras
En période de nichée, la poule de Grand tétras est très exigeante vis-à-vis des caractéristiques des strates basses de la végétation. Pour élever les jeunes, insectivores lors des premières semaines, elle a besoin d’une mosaïque équilibrée d’habitats alternant des milieux ouverts (plages de graminées) et de milieux fermés (plages de sous-arbrisseaux). Ces habitats offrent sources de nourriture (insectes et baies) et offrant une protection contre les prédateurs.
Une cartographie à dire d’expert des sites vitaux du Grand tétras pour l’ensemble des Pyrénées est réalisée tous les 10 ans par l’OGM et ses partenaires. La dernière mise à jour date de 2017. Elle est constituée de la zone de présence globale à dire d’expert (1 820 km²) qui englobe les zones plus restreintes des sites vitaux : les zones d’hivernage (496 km²), les zones de nichées (693 km²) et les places de chant (721 places actives ou éteintes).
Cette cartographie est un outil de porter à connaissance très important pour la prise en compte de l’espèce dans les aménagements en montagne (stations de ski, barrage,), la gestion forestière (dessertes, coupes, plantations…), pastorale (MAEC, clôtures, …), les plans de gestion des espaces protégés et la délimitation des zones à préserver.
Habitat du Grand tétras en période de nichées
Tous massifs confondus, la répartition communale du Grand tétras a diminué de 16 % entre les décennies 2000-2009 et 2010-2019 (passant de 399 à 335 communes en présence régulière) et de 58 % depuis 1950 (789 communes en présence régulière). Toutefois, l’évolution de sa distribution est très variable selon les massifs :
- Dans les Alpes : le bilan de 1999 fait état d’une régression de l’aire de répartition et l’espèce a quasi-disparue.
- Dans les Vosges : en 1999, la présence régulière est constatée dans 57 communes soit une baisse de 74 % depuis 1960 et une disparition de 16 communes depuis 1990. Durant la période 2000-2009, l’aire de répartition se rétracte. Entre la décennie 2000-2009 et 2010-2019, le nombre de communes en présence régulière est passé de 53 à 16, soit une baisse de 70 %. Depuis 1950, cette baisse est de de 92 %, le Grand tétras ayant disparu de 179 communes.
- Dans le Jura : en 1999, 70 communes attestent la présence régulière de l’espèce. C’est 76 % de moins qu’en 1960 mais stable par rapport à 1990. Sur la décennie 2000-2009, l’espèce se maintient sur la haute chaine du Jura. Entre 2000-2009 et 2010-2019, le nombre de communes en présence régulière est passé de 55 à 45, soit une baisse de 18 %. En 1950, le Grand tétras était présent sur 262 communes du massif, soit une baisse de 83 % de sa répartition communale par rapport à la décennie 2010-19.
- Massif central : la présence du Grand tétras issue de la réintroduction conduite entre 1978 et 2004, après une phase d’expansion durant les périodes de lâchers, se resserre sur 6 communes sur la décennie 2010-2019.
- Dans les Pyrénées : en 1999, l’espèce est présente de façon régulière sur 318 communes de 6 départements, soit une basse de 15 % par rapport à 1960. L’aire de répartition couvre 5 338 km². Sur 2000-2009, l’espèce est présente sur 303 communes. Son aire de répartition évolue peu au cours de la décennie et couvre une superficie de 5 236 km² (2% de moins qu’en 1999). Entre la période 2000-2009 et 2010-2019, la répartition communale du Grand tétras a diminué de 7%, passant à 275 communes entre les deux enquêtes. Les communes où l’espèce a disparu se situent toutes en périphérie de son aire de répartition.
Estimation d’effectifs et tendances
L’échantillonnage de la population de Grand tétras est réalisé au printemps, période de reproduction où les mâles se regroupent sur des places de chant pour parader et attirer les femelles. Les comptages sont effectués sur des places de chant connues et sur des secteurs prospectés pour découvrir de nouvelles places. Cela représente environ 290 comptages par an sur 170 places de chant comptées en moyenne (certaines places sont comptées deux fois) et 65 prospections quadrats sur le massif.
Pour la période 2024-25, le nombre de coqs dans les Pyrénées françaises est estimé à environ 1315 coqs (entre 1 143 et 1 611 coqs). Dans l’hypothèse d’un sex-ratio équilibré chez cette espèce, l’effectif des oiseaux adultes peut être déduit des résultats, en multipliant le nombre de coqs par deux.
Depuis 2010, les estimations indiquent une tendance à la décroissance significative de 6,5 % en moyenne tous les deux ans à l’échelle du massif. Sur la période 2010-2025 (soit 16 ans), la diminution des effectifs de coqs est estimée à 37,5 % dans les Pyrénées françaises.
Succès de la reproduction
Le suivi du succès de la reproduction en été se base sur la prospection de secteurs de comptage aux chiens d’arrêt. Chaque année en août, les membres de l’Observatoire effectuent des comptages au chien d’arrêt afin de recenser les poules et les nichées. Ces observations permettent d’estimer l’indice du succès de reproduction (IR) soit le nombre de jeunes par poule. Le nombre de jeunes peut varier de façon importante d’une région à l’autre et d’une année à l’autre.
La reproduction du Grand tétras est :
- Mauvaise quand l’IR est inférieur à 1 jeunes par poule
- Moyenne quand l’IR compris entre 1 et 1,8 jeunes par poule
- Bonne quand l’IR est supérieur à 1,8 jeunes par poule
De 1990 à 1999, la reproduction est déficitaire avec 85 % de cas mauvais (moyenne de 0,5 jeune/poule contre 1 pour la décennie 1980-1989).
L’indice de reproduction est de 1,1 jeunes par poule sur la période 2000-2009.
Sur la période 2010-2019, l’IR est variable d’une année à l’autre (de 0,5 à 1, 3 jeunes par poule).
Prélèvements
Entre 1990 et 1999, le Grand tétras (uniquement les coqs maillés) est chassé dans 5 départements des Pyrénées. Des restrictions peuvent être appliquées : espaces protégés, limitation de la période et/ou du nombre de jours de chasse, suspension volontaire du tir sur de nombreuses communes, quota maximum par chasseur et par an, plans de chasse départementaux, …
Durant la période suivante (2000-2009), les mâles sont chassés sur 6 départements pyrénéens avec certaines restrictions.
Ils ne peuvent pas être chassés sur les autres massifs.
De 1998 à 2001, les prélèvements déclarés ont varié de 26 à 100 coqs par an soit 1 à 4 % du nombre de coqs (jeunes + adultes) présents à l’ouverture de la chasse.
Entre 2010 et 2019, le taux moyen de réalisation du plan de chasse (réalisations/attributions) est de 38 %.
Protégé dans l’est de la France et tous les pays limitrophes, le grand tétras est sous moratoire dans les Pyrénées depuis 2022 et pour 5 ans.
Les principales menaces qui pèsent sur cette espèce sont :
- La perte et dégradation de ses habitats du fait des changements des modes de gestion forestière et pastorale : fermeture des milieux, intensification de la sylviculture, dégradation ou destruction des strates basses nécessaires aux nichées
- L’augmentation du dérangement, notamment en hiver et au printemps qui va jusqu’à provoquer l’abandon des sites favorables
- La mortalité par collision dans des câbles aériens et des clôtures
- La prédation, en particulier par la martre, le renard, les rapaces
- Les conditions météorologiques et les changements climatiques soupçonnés d’être responsables d’une baisse du succès de la reproduction
Infrastructures
- Câbles des remontées mécaniques : en 2023, 80 cas de mortalité de Grand tétras ont été rapportés depuis le début de l’enquête en 1993, ce qui représente 46 % des cas de mortalité pyrénéens. A l’origine de ces collisions : 28 téléskis, 11 télésièges et 1 télécorde, répartis sur 20 stations parmi les 29 en activité.
En 2023, sur l’ensemble du massif des Pyrénées, 60 infrastructures sont équipées de systèmes de visualisations 8 des 28 téléskis identifiés comme dangereux (avec mortalité avérée), 4 des 11 télésièges identifiés comme dangereux et 39 infrastructures visualisées à titre préventif dont 9 téléskis, 23 télésièges et 7 télécabines. - Clôtures : ce sont également des facteurs de collisions. Elles peuvent avoir différents rôles : protection de jeunes arbres ou de captages d’eau, délimitation des zones d’estives, etc. Elles sont toutes susceptibles d’être dangereuses pour les oiseaux.
D’après l’enquête 2024 menée par l’OGM, le linéaire de clôtures dans les Pyrénées est de 2 440 km en zone galliforme dont 200 km visualisés. Au total, 85 cas de collisions sont recensés dont 24 Grand tétras.
Il est important de noter que le nombre de cas de mortalité dans l’inventaire de l’OGM est évidemment sous-estimé du fait de la faible probabilité de détection des cadavres sur le terrain ainsi que de l’effort d’échantillonnage qui reste très limité. En effet, les clôtures sont à la fois nombreuses, largement réparties et peu prospectées.
Réduire les menaces
Afin de diminuer les causes de mortalité anthropiques, la destruction des habitats et le dérangement, les partenaires de l’Observatoire des Galliformes de Montagne agissent en mettant en place des actions de conservation à travers différents programmes : Stratégie Nationale Grand tétras (SNGT), Fonds vert, Agrifaune, MAEC (Mesures Agroenvironnementales et Climatiques), programmes européens Interreg Habios, Gallipyr, …
Ces actions concernent :
- Les travaux d’amélioration de l’habitat d’hivernage et de reproduction de Grand Tetras (à minima 1700 ha dans les Pyrénées). Il peut s’agir de plantations de pins (source de nourriture hivernale pour le Grand tétras), de création d’exclos (installation de clôtures pour exclure les grands herbivores et laisser les strates basses (myrtille, callune…) se reconstituer, de chantier de réouverture de rhodoraie afin d’obtenir une mosaïque d’habitat de landes et landines propice à l’élevage des jeunes (mosaïque à la fois source de nourriture et source de protection des poussins).
Ces habitats sont parfois situés en zones pastorales, ainsi depuis quelques années, les membres de l’OGM développent des partenariats avec les structures pastorales via les programmes Agrifaune pour une meilleure prise en compte des galliformes dans la gestion pastorale, ceci notamment au travers des MAEC qui permettent, entre autres, la mise en place de retard de pâturages dans les zones de reproduction et favorisent le maintien de la mosaïque d’habitat par le pâturage. - Des zones de quiétude pour les galliformes sont mises en place pour limiter le dérangement hivernal (ski de randonnée, raquette) et estival (promeneur avec des chiens non tenus en laisse).
- Les câbles de remontées mécaniques et les clôtures : différentes études ont montré que la visualisation des clôtures et des câbles réduisait significativement les cas de mortalité. Un travail important est fait par les partenaires sur la visualisation de ces linéaires avec des systèmes de visualisation (birdmark, plaquettes métalliques, …).
- Enfin, les partenaires de l’observatoire réalisent des actions de sensibilisation auprès du grand public pour améliorer la prise en compte des galliformes dans les pratiques sportives en montagne.
- Buffet N., Dumont-Dayot E., Bernard-Laurent A., Berducou C., Magnani Y., Ménoni E., Montadert M., Novoa C., 2010. Suivi patrimonial des galliformes. Bilan de la décennie 2000-2009. OGM, 2010. 36p.
- Dos Santos V. Bernard-Laurent A., Ménoni E., Montadert M., Novoa C., Amblard B., Gabrieli J., Milhau B., 2021. Suivi des galliformes de montage alpins et pyrénéens. Bilan de la décennie 2010-2019. OGM, 2021. 64 p.
- Dos Santos V. et Montadert M., OGM. 2023. Répartition communale de la petite faune de montagne en France : bilan de la décennie 2010-2019 et évolution depuis 1950. OFB. Collection Comprendre pour agir. 36 p.
- Menoni E., Corti R., 2000. Le grand tétras. ONC. Brochure, 27.
- OGM, 1990-1999. Dix ans de suivi patrimonial. OGM, 2000. 20 p.
- Vaillance M. (Dir), 2007. Faune sauvage : biologie, habitats et gestion. ONCFS, 2007. Editions du Gerfaut.